TPE et formation continue : lever les obstacles systémiques pour faciliterl’accès aux compétences

Les très petites entreprises (TPE) de moins de 10 salariés représentent 84 % des employeurs du secteur privé en France et emploient 23 % des salariés.

Pourtant, leur accès à la formation professionnelle continue reste largement inférieur à celui des structures plus importantes. Selon l’Enquête Formation Employeur (EFE) du Céreq de 2021, seules 25 % des TPE ont formé au moins un salarié dans l’année, contre 97 % des entreprises de 250 salariés et plus .

Ce différentiel massif interroge : s’agit-il d’un manque de volonté ou d’obstacles systémiques qui rendent l’accès à la formation particulièrement complexe pour les plus petites structures ? L’analyse des freins identifiés et des leviers d’action met en évidence la nécessité d’adapter l’écosystème de la formation aux réalités spécifiques des TPE.

Un écart de formation qui reflète des contraintes structurelles

Le faible taux de recours à la formation des TPE ne témoigne pas d’un désintérêt pour le développement des compétences. Au contraire, les données du Céreq révèlent un paradoxe : lorsqu’une TPE décide de former, elle le fait de manière plus intensive que les structures plus importantes.

En moyenne, une TPE formatrice forme 59 % de ses salariés, contre 41 % pour les entreprises de 10 à 49 salariés. De plus, le nombre moyen d’heures de formation par stagiaire atteint 40 heures dans les TPE, contre 27 heures dans les entreprises de 50 salariés et plus.

Ces chiffres indiquent que l’obstacle n’est pas l’engagement une fois la décision prise, mais bien le passage à l’acte initial. Ce blocage s’explique par plusieurs contraintes structurelles propres aux TPE.

La contrainte organisationnelle constitue le premier frein. Dans une entreprise de 2 ou 3 salariés, chaque collaborateur occupe une fonction clé. Son absence, même pour une journée de formation, peut désorganiser l’ensemble de l’activité.

Le rapport du CESER Normandie sur les compétences des salariés dans les TPE-PME  révèle que lors de leurs travaux, plusieurs dirigeants de TPE-PME n’ont pu se libérer pour être auditionnés, faute de temps.

Le rapport souligne également que ces entreprises manquent de temps et de personnel dédié pour anticiper les évolutions de leurs activités. Dans une entreprise de 2 ou 3 salariés où chaque collaborateur occupe une fonction clé, l’absence même d’une personne pour formation peut ainsi désorganiser l’activité quotidienne.

Le manque de temps du dirigeant amplifie ces difficultés. Dans une TPE, le chef d’entreprise cumule toutes les fonctions : production, commercial, gestion administrative, comptabilité. Identifier les besoins en formation, rechercher les organismes, monter les dossiers de financement, planifier les absences : autant de tâches qui s’ajoutent à une charge déjà considérable. Le Baromètre MEDEF 2025 révèle que seules 22 % des TPE de moins de 11 salariés disposent d’un plan de développement des compétences formalisé, contre 52 % pour l’ensemble des entreprises.

La complexité des dispositifs constitue le troisième obstacle majeur. Entre les OPCO, le CPF, les financements régionaux, les dispositifs spécifiques par branche, le système de financement de la formation professionnelle s’est considérablement complexifié. Pour un dirigeant de TPE non-initié, comprendre à quelles aides il a droit, quel interlocuteur solliciter, quelles démarches accomplir, relève du parcours du combattant. Cette complexité administrative décourage de nombreuses initiatives.

Des disparités selon la taille et le secteur

L’analyse fine des données du Céreq met en évidence que le taux de formation varie considérablement au sein même de la catégorie des TPE. Pour les entreprises d’un seul salarié, seules 16 % ont formé dans l’année. Ce taux progresse avec la taille pour atteindre 46 % pour les TPE de 6 à 9 salariés. Cette corrélation directe entre taille et formation suggère qu’un seuil minimal de masse critique facilite l’accès.

Le secteur d’activité joue également un rôle déterminant. Les TPE de la finance, de l’assurance et de l’immobilier affichent les taux de recours les plus élevés (43 %), probablement en raison d’obligations réglementaires fortes et d’une culture de formation plus ancrée. À l’inverse, l’agriculture (18 %) et l’hébergement-restauration (14 %) présentent des taux très faibles. Ces secteurs cumulent souvent plusieurs handicaps : saisonnalité de l’activité, turnover important, éloignement géographique des centres de formation, difficultés de remplacement.

Ces disparités interrogent sur l’équité territoriale et sectorielle d’accès à la formation, qui constitue pourtant un levier essentiel de sécurisation des parcours professionnels et d’élévation des qualifications.

Le rôle central mais insuffisamment mobilisé des OPCO

L’accompagnement par les Opérateurs de Compétences (OPCO) apparaît comme un facteur clé de réussite. Le Céreq établit une corrélation forte entre la sollicitation d’un OPCO et la probabilité pour une TPE de former ses salariés, quel que soit le secteur d’activité. Les OPCO jouent en effet un rôle de « traducteur » entre le système complexe de la formation et les réalités opérationnelles des TPE : conseil sur les besoins, orientation vers les dispositifs adaptés, montage des dossiers de financement, sélection des organismes de formation.

Pourtant, selon l’étude citée par les éditions Travail et Emploi, les dirigeants de TPE se tournent d’abord vers leur expert-comptable (31 %) pour le conseil en formation, puis vers les chambres de commerce et d’industrie (24 %), et seulement en troisième position vers les OPCO (21 %). Ce chiffre, bien qu’en progression depuis 2008 (12 %), reste modeste comparé aux entreprises de plus de 10 salariés qui privilégient leur OPCO en premier lieu (32 %).

Cette sous-mobilisation des OPCO par les TPE s’explique par plusieurs facteurs : méconnaissance de leur rôle, difficulté à identifier l’OPCO de rattachement selon la branche professionnelle, répartition territoriale inégale des services de proximité. La réforme de 2009 avait pourtant élargi la mission des OPCO à la mise en place de services de proximité spécifiquement destinés aux TPE-PME, reconnaissant ainsi la nécessité d’un accompagnement renforcé.

Le besoin d'intermédiation et de simplification

Les travaux de recherche sur l’accès à la formation dans les PME convergent sur un constat : le développement de la formation dans les petites structures repose sur le déploiement d’actions d’accompagnement et d’intermédiation. La notion de « proximité cognitive », développée par les chercheurs, désigne la capacité d’acteurs relais à comprendre les contraintes spécifiques des TPE et à traduire les dispositifs institutionnels en solutions opérationnelles.

Cette intermédiation peut prendre plusieurs formes. Les chambres consulaires (CCI, CMA) jouent historiquement ce rôle de proximité territoriale. Les branches professionnelles, via leurs fédérations, apportent une expertise sectorielle. Les réseaux d’experts-comptables, souvent premiers conseillers des TPE, constituent également un relais potentiel. Enfin, certains organismes de formation développent des approches spécifiquement adaptées aux contraintes des TPE.

Ces adaptations passent par plusieurs leviers complémentaires. La garantie de maintien des formations même avec un effectif réduit d’inscrits répond à la contrainte de masse critique. Des organismes comme Formasuite proposent par exemple des sessions garanties dès un seul inscrit, éliminant ainsi le risque d’annulation qui complique la planification des TPE. Cette approche s’accompagne d’une flexibilité totale sur les dates et les lieux : l’entreprise choisit le calendrier selon ses contraintes d’activité, et opte soit pour l’intervention du formateur directement dans ses locaux, soit pour l’une des salles de formation réparties sur l’ensemble du territoire national.

Cette double flexibilité temporelle et spatiale supprime deux des principaux freins identifiés : les formations imposées à dates fixes deviennent adaptables aux cycles saisonniers ou aux périodes de moindre activité, tandis que la possibilité de former sur site contextualise les apprentissages aux situations concrètes rencontrées par l’entreprise.

La personnalisation du contenu répond au besoin d’efficacité des TPE qui ne peuvent se permettre de former sur des modules standardisés incluant des éléments non pertinents. Certains organismes proposent d’adapter gratuitement leurs programmes aux besoins spécifiques identifiés, optimisant ainsi le temps de formation.

Les secteurs à forte évolution réglementaire : un enjeu particulier

Certains domaines professionnels rendent la formation continue particulièrement nécessaire, même pour les TPE. Les métiers de la comptabilité et de la paie, par exemple, font face à des réformes réglementaires régulières : nouvelles normes comptables, modifications fiscales, évolutions du droit social. Pour un cabinet comptable de 3 personnes ou une PME avec un poste de gestionnaire paie unique, ne pas se former expose à des risques de non-conformité aux conséquences juridiques et financières potentiellement graves.

Le management constitue un autre domaine critique. Dans les TPE, le passage d’expert technique à manager se fait souvent dans l’urgence, sans accompagnement. Un artisan qui embauche ses premiers salariés, un commerçant qui développe son équipe, se trouvent confrontés à des enjeux managériaux sans y avoir été préparés. Or, ces compétences ne s’improvisent pas et conditionnent largement la capacité de l’entreprise à se développer.

Pour ces secteurs où la formation n’est plus optionnelle mais nécessaire à la continuité de l’activité, l’accessibilité devient un enjeu d’équité. Une grande entreprise dispose des ressources pour former régulièrement ses équipes comptables ou développer ses managers. Une TPE, confrontée aux mêmes obligations, doit pouvoir accéder à des solutions adaptées à sa taille.

Qualiopi : un cadre favorable mais exigeant

La certification Qualiopi, obligatoire depuis janvier 2022 pour accéder aux financements publics et mutualisés, a profondément transformé le paysage de la formation professionnelle. Parmi ses sept critères de qualité figurent notamment l’adaptation aux besoins des bénéficiaires et l’accessibilité des prestations.

Cette exigence réglementaire pousse les organismes de formation à développer leur capacité d’adaptation aux contraintes spécifiques des TPE. Un organisme qui souhaite accéder aux financements OPCO doit désormais démontrer qu’il prend en compte les besoins des bénéficiaires et adapte ses prestations en conséquence. Les sessions garanties avec effectif réduit, la flexibilité calendaire, la personnalisation des contenus : autant de pratiques qui s’inscrivent dans cette logique qualité.

Toutefois, la certification Qualiopi représente également un investissement et une charge administrative conséquente pour les organismes de formation, particulièrement les plus petits. Le risque existe d’une concentration du marché au profit de structures capables d’assumer ces exigences, au détriment d’une offre de proximité plus modeste mais mieux ancrée territorialement.

Perspectives : vers un écosystème adapté aux TPE

Le renforcement des services de proximité des OPCO constitue une priorité. Comme le souligne le Baromètre MEDEF 2025, les TPE-PME, moins outillées et moins informées, peinent à activer les dispositifs disponibles. Un accompagnement renforcé, notamment en matière de simplification et d’orientation, apparaît indispensable. Cela suppose des moyens humains suffisants au niveau territorial et une formation des conseillers aux réalités spécifiques des TPE.

La simplification administrative représente un second axe d’action. La multiplicité des dispositifs, des interlocuteurs, des procédures, constitue un frein majeur pour des dirigeants déjà surchargés. Des guichets uniques, des plateformes numériques intuitives, des procédures allégées pour les petits dossiers, faciliteraient considérablement l’accès.

Le développement de formats courts et opérationnels répond aux contraintes de temps des TPE. Les formations longues, mobilisant plusieurs jours consécutifs, restent difficilement compatibles avec le fonctionnement de structures à effectif réduit. Des modules courts, ciblés sur des compétences précises, immédiatement applicables, correspondent mieux aux besoins. L’Action de Formation en Situation de Travail (AFEST), qui permet d’apprendre directement en contexte professionnel, constitue également une piste intéressante pour les TPE.

L’adaptation de l’offre des organismes de formation aux réalités des TPE doit être encouragée. Les pratiques de flexibilité organisationnelle (sessions garanties à effectif réduit, adaptation calendaire, formation in situ, personnalisation du contenu) méritent d’être valorisées et soutenues, car elles contribuent directement à lever les obstacles identifiés.

Conclusion : la formation des TPE, un enjeu collectif

L’accès limité des TPE à la formation professionnelle continue ne résulte pas d’un désintérêt mais de contraintes structurelles qui rendent le système actuel peu adapté à leurs réalités. Avec 84 % des employeurs et 23 % des salariés du secteur privé, les TPE constituent un enjeu majeur pour l’élévation des qualifications et la sécurisation des parcours professionnels, missions au cœur du mandat des partenaires sociaux et des acteurs paritaires comme Certif Pro.

Lever ces obstacles suppose une approche systémique : renforcement des services de proximité, simplification administrative, adaptation des formats pédagogiques, développement de pratiques organisationnelles flexibles. Il ne s’agit pas de créer des dispositifs spécifiques qui viendraient complexifier davantage le paysage, mais d’adapter l’existant aux contraintes des plus petites structures.

L’enjeu dépasse la seule question de l’accès individuel à la formation. Dans un contexte de transitions écologique et numérique, de mutations sectorielles rapides, les TPE doivent pouvoir accompagner leurs salariés dans le développement de leurs compétences. Faute de quoi, le risque existe d’une polarisation croissante entre, d’une part, des grandes entreprises capables de former massivement leurs équipes, et d’autre part, des TPE décrochées, fragilisées dans leur compétitivité et leur capacité à attirer les talents.

Rendre la formation véritablement accessible aux TPE constitue donc un enjeu d’équité, de cohésion économique et territoriale, pleinement en ligne avec les objectifs de qualification portés par les certifications comme CléA et de sécurisation des parcours portés par le réseau des Transitions Pro.

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